J’ai pris jadis beaucoup de plaisir à me croire anar.
Vraiment.
Pas vous ?
Menteurs !
Bon, peut-être pas mais peu importe de toute façon, puisque moi ça me bottait. Oh je rigole là, mais c’était sérieux tout ça.
J’y croirai même encore, ne serait-ce… Hopala, la fin viendra en son temps.
Donc j’étais anarchiste. Je vous dis tout de suite, chez moi ça ne voulait pas dire rebelle violent. Je suis depuis mon plus jeune âge doux comme un agneau, blablattant sans cesse et croyant aux
valeurs du bavardage. Non, anarchiste je le suis devenu en lisant, en posant mes livres, en rêvant, en réfléchissant aussi un peu, accessoirement.
Je n’aime pas le monde de l’argent. Bien que pénétré de la ville par tous les pores, j’exècre le béton, physiquement autant que mentalement. Les entreprises, le travail, le boulot, ce sont des
choses que je ne souhaiterais à personne. Et puis je n’aime guère la morale, je suis pas bien doué là-dedans.
Je pensais, je pense toujours parfois, que la solution se serait de retourner dans nos campagnes, vivre la vie réglée des tribus de nos aïeux mais dans un cadre moderne : liberté des
valeurs, suppression des contraintes, du pouvoir, destruction du système productif. Au moins on boufferait, baiserait, boirait, roupillerait pénard. Sainement.
Hélas, trois fois hélas. Hélas Hélas Hélas ! Hélas pour moi, bien qu’anticapitaliste et antireligieux, j’ai rencontré d’autres anarchistes qui ont voulu m’apprendre mon anarchisme. Et là,
les couilles ont commencé à s’empiler dans le pâté.
D’abord je ne pouvais être un anarchiste intégral puisque je soutenais les conceptions étatiques, ou du moins m’y résignais, faute de mieux. On est tellement nombreux que voulez-vous ? C’est
pas avec 2m² de terre comme des chinois dans la plaine que je vais me faire à bouffer ! Faut dire que j’ai un autre défaut, je suis gourmand. Moi je pensais naïvement que l’Etat n’était pas
parfait mais qu’avec des gens sains de corps et d’esprit on pourrait faire quelque chose. Quelle erreur ma parole, quelle erreur ! Kropotkine en faisait des flips dans sa tombe tellement
j’étais abruti ! Du coup je suis devenu dans les yeux de mes camarades un être hybride, de cette sorte de demi anarchistes, de ridicules esclaves de l’Etat-Satan corrupteur.
Brrr...
Pour savoir qui avait raison, j’ai voulu lire. Bêtement, au lieu d’aller lire les grands auteurs
[1], je me suis penché sur la prose de mes
détracteurs et de leurs confrères. Voilà ce qu’on y lisait : il s’agissait de s’opposer sans relâche au capital, à la religion et à l’Etat ; inexorablement, comme la marée ou
le
cours du fleuve vers la mer, la révolution serait alors venue à nous. Ces gens aimaient beaucoup les images… ça me rappelait les paraboles du Christ.
Et punis les crocs des chiens
(les flics)
qui nous font rôtir dans l’enfer (terrestre)
, l’apocalypse délivrante (la révolution)
nous libérera marchant main dans la main.
Il semblait si plus facile de faire apparaître, par l’évidence illustratrice, les supposés bienfaits de l’anarchisme, plutôt que de se fatiguer à les démontrer... Amis anarchistes, quand on se
veut prêtre de la vérité, autant ne pas se comporter en prophète.
On reprocherait facilement à ces gens leur platitude de commercial des témoins de Jéhovah, leur absence de gêne à nous prendre pour des imbéciles. Puisque la littérature anarchiste était
« déjà [si] copieuse et riche en enseignements clairs, en thèses précises, en démonstrations lumineuses », qu’attendait-on donc pour nous en éclairer à notre tour ? On
avait soif de savoir COMMENT « tous les hommes enfin débarrassés des chaînes dont la pesanteur écrasante paralyse leur marche, pourront enfin – sans dieu ni maître
[Babe ?] et dans l’indépendance de leurs mouvements- se diriger, d’un pas accéléré et sûr, vers les destinées de bien-être et de liberté qui convertiront l’enfer terrestre en un
séjour de félicité. »
Bon, alors juste comme ça, entre parenthèses et pour les curieux, nous allons faire un peu de théorie. Suppression de l’Etat, de la propriété privée et de la religion me rappellent énormément les
philosophies politiques qui partent d’un état supposé originel
[2] de l’homme, ou état de nature, et qui fondent leur théorie sur les raisons de la dégradation de cet état
[3]. Hobbes et Rousseau, les deux principaux
philosophes à s’être emparés du sujet estiment que c’est respectivement l’argent et la technique qui sont la cause de la fuite de ces « sociétés » premières idéales. Nos amis ont assez
largement ignoré ou maintenu sous silence cet aspect. Nul ne nous apprend comment l’homme a quitté cet ancien état de nature que l’on se propose de lui faire retrouver. On n’espérera pas
retrouver non plus de théorie de retour à ce mythe de l’Age d’Or, rien de récent du moins.
Mais c’est là, précisément à réfléchir à ce sujet précis que j’ai compris l’utopie profonde de l’anarchisme. En effet, le plus important et réellement le plus capital des éléments nécessaires à
l’instauration durable d’une société anarchiste, c’est bien, paradoxalement, la conscience morale. Celle-là doit être tout à fait développée, influencer le moindre comportement de chacun. La
morale revenant par là même quand l’anarchistus communis a enfin réussi, avec la religion, à la foutre dehors. Sans morale, sans vision du bien commun, sans profond respect d’autrui, de
son travail, de sa vie, il ne peut y avoir de société anarchiste durable. Pas de société anarchiste si la morale n’existe pas, puisque la contrainte, le pouvoir, la force, toute cela a disparu
avec l’ancien monde. Si la morale défaillait dans une telle société, qui ferait alors régner l’ordre défaillant ? Allons, puisqu’il nous faut continuer supposons que l’être humain puisse
atteindre un tel degré de perfectionnement.
La société anarchiste est donc une société morale au plus haut point. Donc un véritable anarchiste se refusera toujours à inculquer des principes ou des valeurs à ses enfants. Où réside la
liberté de l’enfant sinon ? Il faut alors supposer que chaque personne puisse acquérir seule, au cours de son existence, de son cheminement, certains principes moraux indispensables à
l’élaboration d’une telle société : dans le sens du respect à autrui, d’un altruisme sur-abondant.
En théorie, supprimer les rapports de force au sein de la société devrait aussi modifier profondément la nature de tout homme. Pour ce faire l’anarchisme, lit-on, propose une révolution violente.
Je vois à cela plusieurs objections, qui à mon humble avis, valent à l’anarchisme cette étiquette d’utopisme. Tout d’abord, les anarchistes proposent de détruire par la force, tous les faits et
situations établies instaurant des rapports de force. A cela, je ne vois guère d’objection. Seulement le problème vient du fait que l’anarchisme semble croire que cela puisse suffire pour changer
du jour au lendemain le comportement des hommes. Je ne le pense pas. Dès que la pression autoritaire se relâche un tant soit peu, nous sommes tous tentés d’abuser de cette situation. Autant dire
que pour toute génération ayant grandi dans notre société, je ne vois donc pas de solution possible, du moins pas par l’anarchisme. Mais comment et quand grandirait alors cette génération
transcendentalement morale qui ferait cette révolution si souhaitable ???
Enfin, je crains, et c’est un parti certes contestable, mais plus encore assez pessimiste, j’ai peur que même les enfants d’une société libre et sans rapports de violence institutionnalisés ne
développent un jour en eux-mêmes cette violence qui mettrait fin à une société anarchiste
[4].
Il y a beaucoup d’autres arguments que nous n’avons pas évoqué, comme le problème de la répartition des biens du monde, qui sont en nombre limité, malgré leur accroissement prodigieux
[5] ; la question de la liberté, qui dans
une telle société est sujette à une nouvelle appréhension (y a-t-il
réellement liberté dans une société libertaire ? la réponse est plus fine que l’on ne croit…) ; le problème
des générations ayant grandi dans nos sociétés (toutes exterminées ?) etc…
Hélas, encore hélas, je suis perdu, je ne crois plus à l’anarchisme militant. Perdu parce que l’anarchisme n’est plus qu’un rêve pour moi, une jolie utopie, que j’alimente aussi dans mon coin.
Perdu ! Perdu ! Perdu à jamais puisque la seule idéologie ayant résistée au triomphe de la société libérale et capitaliste occidentale me refuse ses feux !
Dois-je écrire que pourtant je ne désespère pas et que la pensée d’un possible pardon (car « l’anarchisme n’est pas de ces doctrines qui emmurent la pensée et excommunient brutalement
quiconque ne s’y soumet pas en tout et pour tout. ») est la seule pensée à laquelle je me raccroche du fond de ma nuit, en rêvant qu’un jour, mes frères, les anarchistes ultimes,
voudront bien m’accueillir dans leurs bras, moi le demi-anarchiste qui croit en l’Etat ! Moi le fonctionnaire qui rêve éveillé de ce que nous ne connaîtrons pas.
A mon tour de confesser : j’ai eu tort de tirer sur les anars. On a souvent beaucoup plus besoin de rêves qu’on peut le croire. Penser l’idéal sert à penser le réel. L’un n’existe pas sans
l’autre.
article paru dans Le Poing
journal du MJCF 35
[1]
Ce qui au moins m’aurait appris quelque chose.
[2]
Plus exactement c’est une fiction intellectuelle. Ca ne vise pas à décrire quoi que ce soit d’historique.
[3]
A noter que l’Etat y tient un rôle majeur. Particulièrement chez Rousseau, pour lequel il n’y a de solution à cette dégradation que par l’Etat qui repose sur le contrat social de
tous avec tous.
[4]
Ce n’est pas un argument, cela traduit une certaine désillusion au sujet de la nature de l’homme, désillusion peut-être complètement infondée.
[5]
Une des causes pour Hobbes de l’apparition de la monnaie et de la fin de l’ « Age d’Or » de l’humanité.
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